0
Votre panier est actuellement vide

NAR – Chapitre 03

— LA NAISSANCE DE L’AUBE ROUGE (NAR)
Préquelle 01 de la saga “Les Gardiennes d’Ashima”

CHAPITRE 03

Bonjour à vous et bienvenue dans ce nouveau chapitre de “La Naissance de l’Aube Rouge” ! Merci d’être là, ça fait plaisir de vous voir de retour ! Avant de commencer je tiens à adresser un énorme merci aux bêta-lecteurs qui ont pris le temps de me donner leurs retours sur ce chapitre, qui a été un peu chaotique dans son organisation ^^. Mais il est là, et j’espère qu’il vous plaira ! Le Chapitre 04 est quasiment terminé et j’ai vraiment hâte de le publier, les choses commencent vraiment à prendre forme avec ! Commençons déjà par le troisième… Lexas et Aryna vont partir pour de nouvelles aventures et faire de nombreuses rencontres… Amicales… Ou pas… Bonne lecture !

CHAPITRE 03 : Premier affrontement

Un silence lugubre régnait à présent dans la salle du trône… Tous les regards étaient tournés vers Aryna et la Haute Concubine. Au loin, les concubines du Roi essayaient discrètement de se rapprocher afin de se murmurer à l’oreille, tandis que celles que Lexas devait choisir se lançaient des regards en coin surpris. Le Gardien sentait une pression de plus en plus intense sur ses épaules, il cherchait une réponse dans le regard d’Aryna, mais celle-ci ne répondait rien, elle le regardait, tout simplement. Après quelques secondes qui lui parurent une éternité, Naribarad brisa enfin la glace.

– Ma Colombe tu… Tu es sure de ton choix ?
– Douterais-tu de moi Naribarad ?
– Par ma barbe bien-sûr que non ! Je suis juste surpris qu’Aryna soit ton choix…
– Notre choix. Elle a décidé cela avec moi.
– Oh bien bien… Eh bien c’est parfait ! Je ne pouvais pas rêver meilleure concubine en chef pour Lexas…
– Si tu le permets mon Roi, je vais prendre la relève en ce qui concerne l’intronisation de Lexas.
– Oui… Oui d’accord mais…
– Tu vas avoir des affaires urgentes à régler.
– Comment ça ?

Le Roi de Maartkham n’eut le temps de finir sa phrase, qu’une nouvelle porte s’ouvrit avec fracas. Cette fois-ci, il s’agissait d’une lourde porte en bois située non loin de la fontaine de la salle. Une dizaine d’hommes en armure dorée armés de hallebardes firent irruption dans la pièce, dans une marche chorégraphiée. Ils se positionnèrent en file indienne de part et d’autre de la porte et laissèrent passer un petit homme aux cheveux noirs qui, à en juger par ses médailles sur le poitrail, devait être un général. Naribarad prit un air grave, regarda sa femme puis se dirigea d’un pas hâtif vers celui-ci. Les chuchotements et les regards en coin se firent de plus en plus insistants, ce qui laissa penser à Lexas que la situation était loin d’être normale… Le Roi parla en privé avec l’homme avant de se retourner vers l’audience.

– Veuillez m’excuser, le devoir m’appelle. A peine rentré et déjà demandé. Pardonne-moi Lexas, je dois te laisser ici. Ma femme t’expliquera tout le reste. Excuse moi de ne pouvoir t’accorder plus de temps.
– Vous en avez déjà bien assez pris pour moi. Merci encore pour tout votre Altesse.
– Oh ce n’est rien ! Tu as encore de belles surprises crois-moi et hum… Prends soin d’Aryna veux-tu…

Le Roi eut un regard timide vers Aryna puis s’en alla avec son escorte. La Haute Concubine de son côté, approcha de nouveau un fauteuil du trône, puis dans un mouvement gracieux qui fit virevolter sa cape noire, tappa deux fois puissamment des mains. Ceci eut pour effet immédiat de vider la salle du trône, totalement. Même Aryna quitta les lieux, sans un mot. La femme s’installa sur le trône de Naribarad et fit signe à Lexas de faire de même sur le fauteuil en face de lui. Il avait frôlé la Mort récemment, mais il ressentait à cet instant une frayeur bien plus grande que l’idée même de mourir… Il y eut de nouveau un long silence, durant lequel Lexas tenta de paraître décontracté, changeant de position sans arrêt ou regardant chaque recoin de la pièce.

– Tu es bien plus à l’aise lorsque tu es avec Aryna…
– Pardon c’est… C’est une question de respect, vous êtes sa mère alors comme j’ai le même âge qu’elle vous pourriez être la mienne et…
– Insinues-tu que je suis vieille ?
– Oh ! Non, non, non, non ! C’est juste une déduction je…
– Une déduction que je suis vieille…
– Par Ashima pas du tout ! Autant on voit effectivement que Naribarad à la sagesse de l’âge mais vous vous…
– Je suis sa femme…
– Oh oui bien-sûr, mais un Roi peut épouser une femme jeune et…
– Ou une vieille…
– Oui, oui bien-sûr…
– De grâce Lexas, détends-toi un peu !
– Oui, d’accord… Lexas baissa les yeux. 
– Bien, je suppose que le voyage t’a donné tout le temps de réfléchir sur ta situation.
– Effectivement.
– Et qu’est-ce que cette réflexion t’a apporté dis-moi ? 
– Que c’est vous qui m’avez conduit ici…
– Ah vraiment ? Et quels éléments t’ont amené à cette déduction ?
– Le plus évident est le fait que vous ayez vous même tué le frère de Naribarad, et que vous ayez joué la comédie tout du long… J’en déduis donc que vous avez fait cette mise en scène pour une raison précise.
– Effectivement. 
– Et si vous ne m’avez pas dénoncé au Roi, c’est que vous attendez quelque chose de moi… 
– En effet, et permet moi d’être directe, je n’aime pas les longues discussions. J’ai besoin de ton aide Lexas. Crois-moi que je m’en passerais bien, seulement je n’ai pas le choix.
– De mon aide ? Dans quel but ?
– Dans le but de me protéger.
– Vous protéger ? Sauf votre respect j’ai vu de quoi vous étiez capable, je doute d’être d’une grande aide…
– Et pourtant, tu le seras. J’ai besoin de ton aide, et tu vas m’aider.
– Dis comme ça, ça ressemble à une menace… 
– Absolument pas, c’est un conseil. Nous avons un ennemi en commun. Je t’ai aidé à lui échapper, à ton tour de m’aider. Et il ne faudrait pas que Naribarad apprenne l’imposture bien-entendu, ou nous aurions un ennemi en plus… 
– Sur ce point je suis d’accord… Et qui est cet ennemi en commun ? Vous ne voulez pas parler du Grand Ordre tout de même… 
– Lui-même. Le Suprême plus précisément… Du moins le nouveau…
– Pardon ?! Vous êtes sérieuse ! Et pourquoi le Suprême voudrait vous…
– MERE !

La porte par laquelle Aryna était sortie s’ouvrit avec fracas et les gonds se brisèrent sous la puissance. La porte vacilla dangereusement mais ne tomba pas. La jeune femme, rouge de colère, entra dans la salle et sans même un regard envers Lexas, placa ses deux mains sur les accoudoirs du trône, afin de bloquer toute retraite à sa matriarche.

– Qu’est-ce que ça signifie !? 
– Aryna… Prends un fauteuil et assis-toi je te prie.
– Hors de question ! Comment as-tu pu ? Tu aurais dû m’en parler !
– Aryna… Assieds… Toi…
– Assassiner le Suprême seule, sans aide ! Tu as perdu la tête ! C’est complètement irresponsable ! Tu es…
– Quoi ! Vous êtes celle qui a assassiné le Suprême ! C’est donc ça ! Vous êtes…

Lexas et Aryna parlèrent en même temps. Le Gardien se leva à son tour et se plaça à côté d’Aryna qui libéra un peu de place, en espérant qu’à deux, ils auraient plus d’impact…

– Folle ! Ils finirent en coeur.

– Retournez… Vous asseoir…

– Et maintenant quoi ? Tu demandes de l’aide à Lexas, un étranger ? Pardonne-moi Lexas, mais je ne vois vraiment pas ce qu’il pourrait faire contre le Grand Ordre ! Tu aurais du y réfléchir avant ! Qu’est-ce qui t’es passé par la tête ! Le recruter pour ses capacités, sérieusement ? A quoi ça va nous servir contre le Suprême !

– Mes capacités… Vous saviez…? Alors c’est bien vous ! Depuis le début c’est vous ! Je savais que ce parfum n’était pas une coÏncidence ! C’est de votre faute si j’ai…
– Si tu as découvert ta vraie Nature ? Oui, c’est grâce à moi. La Haute Concubine semblait perdre patience. 
– Tu nous mets tous en danger par ton égoïsme Mère !
– Je vous ai dit, de vous asseoir… Dernier avertissement.
– Non ! C’était impossible de réussir ce coup seule ! Tu m’as formée à ça toute ma vie ! Et quand le moment apparaît quoi ?! Tu m’envoies escorter le Roi pendant que tu vas faire ça dans mon dos ! As-tu perdu la raison ?!
– Vous avez fait de moi un meurtrier ! Un assassin ! Vous m’avez manipulé vous… Vous pensez vraiment que je vais vous aider à…
– ASSEZ !

Pour la première fois depuis sa rencontre avec la Haute Concubine, Lexas l’entendait élever la voix. Sa cape vola, sa silhouette disparut telle une ombre et en une fraction de seconde, Lexas et Aryna se retrouvèrent à terre, côte à côte une lame chacun sous la gorge. La respiration de la Haute Concubine était si puissante qu’elle soulevait son épais voile noir cachant son visage. Rien qu’à l’entendre, Lexas devina sans mal qu’elle était à deux doigts de perdre son sang froid et de lui trancher la gorge. Cette action calma immédiatement les deux jeunes gens, incapables de comprendre par quels mouvements ils s’étaient retrouvés là et surtout, conscients que la lame pouvait s’enfoncer dans leur gorge à tout moment. Finalement, les deux couteaux disparurent sous les longues manches de la femme, qui se releva et s’installa de nouveau sur le trône. Lexas et Aryna, toujours au sol, se regardèrent d’un air grave et décidèrent de finalement obéir. Lexas reprit sa place et Aryna tira un fauteuil pour s’installer à côté de lui. La Haute Concubine prit quelques instants pour reprendre ses esprits. Aucun des deux n’osa parler sans son accord. Finalement, elle prit la parole.

– Aryna, tu es ma fille. Tu es la seule personne sur cette Terre en qui je peux avoir aveuglément confiance. Lexas, ta vie m’appartient, sans moi, elle est menacée. Que ce soit par le Grand Ordre, Maartkham ou ta propre stupidité. Bien que l’envie de te tuer de mes mains m’ait traversé l’esprit également… C’est pourquoi ce que je m’apprête à vous dire va rester entre nous et personne n’en entendra ne serait-ce qu’une bribe, me suis-je bien fait comprendre ?

Lexas et Aryna, pris de court, ne dirent rien et se contentèrent de hocher la tête.

– Bien… Elle prit une grande respiration. Aryna, te rappelles-tu de notre ami Arenkar ?
– Oui… C’est un aristocrate diplomate envoyé par le Roi. Un très bon ami à la famille royale, fidèle et efficace.
– Certes… Il y a un mois, j’ai reçu une missive de sa part. Il a toujours fait énormément pour la Couronne, c’est pourquoi, lorsqu’il a requis mon aide pour une affaire que seule moi pouvait accomplir, je n’ai pas hésité une seconde…
– Mère, pourquoi avoir accepté ce contrat seule ?
– Tout simplement car c’était un contrat suicidaire ma fille. Et bien que j’ai personnellement veillé à faire de toi la meilleure, il est hors de question que je t’envoie vers une mort certaine…
– Tu es revenue pourtant toi…
– Parce qu’Arenkar a hésité. Il me connaissait depuis son enfance, il n’a pas pu faire ce qu’il fallait, au moment où il le fallait. Avec toi, il n’aurait jamais hésité.
– Pardon mais… Je suis un peu perdu… Vous parlez de contrat mais je euh… Les concubines ne sont-elles pas uniques à Maartkham ? Pourquoi quelqu’un voudrait d’un contrat de Concubine à la Capitale ? Et quel est le rapport avec l’assassinat du Suprême ?
– Oh Lexas, tu es bien long à la détente…
– Mère, Lexas ne connaît rien de nos coutumes, rien de nous. A peine arrivé, vous l’impliquez dans cette histoire. Je pense, en tant que Concubine en Chef bien-entendu, qu’il a le droit à des explications…
– Tu es sa Concubine en Chef, mais je suis ta Mère… Hunnnn… Elle soupira longuement. Bien bien… Je suppose que tu as raison, il a le droit de savoir. Lexas, écoute bien, je ne me répèterai pas.
– J’écoute…
– Je suis native de Maartkham, mon père était général, ma mère était concubine. Lorsque j’ai dû choisir une voie, j’ai choisi la voie de mon père, qui m’attirait bien plus… Malgré les railleries, les préjugés, je suis devenu soldat pour Maartkham. Rapidement, j’ai montré des compétences bien supérieures à la moyenne, ce qui m’a vallu une place dans les services spéciaux de la cité. Lorsque Naribrad est monté sur le trône, il a tout simplement supprimé cette unité… Jugeant que Maartkham devait être neutre est pacifique, et qu’une unité d’élite ne servait à rien. Il avait tort. Mais ne vous faites pas de mauvaises idées, j’aime son idéologie, j’aime sa façon de faire, elle est juste impossible. Naribarad est un bon Roi, un bon Roi pour son peuple. Son seul désir est de faire en sorte que les habitants de Maartkham aient tout ce qu’ils désirent, qu’ils soient heureux, et je le respecte pour ça. Seulement diable, il ne sait faire que ça… 
– Que voulez-vous dire ?
– Ennemis, pression politique, pègre, crime… Il vit dans un monde ou rien de tout ceci n’existe, il est persuadé que Maartkham est invisible et qu’elle est merveilleuse… Qu’avec un sourire, il peut chasser tous ses ennemis. Mais il est bien loin du compte, savez-vous à quel point nous sommes enviés ?
– C’est pour cela que lors de notre voyage, il était si fier du fait que Maartkham réglait toujours tout par la diplomatie…
– Du moins c’est ce qu’il croit, ce que je le laisse croire. Sais-tu qui est son envoyée spéciale pour négocier la paix ou user de diplomatie ?
– Les Concubines… Vous ?
– Moi exactement… Bien-sûr mes rapports indiquent toujours une merveilleuse paix avec nos ennemis… Mais je n’ai jamais cessé d’être une soldat d’élite Lexas. Et une partie de mes filles non plus, dont Aryna…
– Vous voulez dire que…
– Nous sommes des assassins oui. Pas par choix, mais par nécessité. Sais-tu combien de nos ennemis, voyant une pauvre concubine venir négocier la paix, ont accepté ? Aucun. Envoyer une femme pour eux, est preuve de faiblesse… Préjugés qu’ils regrettent tous rapidement… 
– Vous voulez dire qu’afin de préserver la paix vous avez tué… Tous vos ennemis ?
– Pas tous non, certains se montrent raisonnables. Mais tous les autres, effectivement.
– J’en reviens pas…
– Nos talents et nos entraînements nous permettent de réussir chaque mission sans laisser la moindre trace… Nos ennemis disparaissent… Nous aidons… Nous apportons la paix…
– Mère, je lui raconterai les détails plus tard, il a l’essentiel. Pourriez-vous me dire comment la situation actuelle a autant dégénéré ?
– Oui… Arenkar donc, un bon ami à moi, m’a envoyé une missive de la plus haute importance : le Suprême avait découvert l’emplacement de Maartkham et devant notre refus de capituler, s’apprêtait à nous envahir… Étant au courant de mon activité officieuse, il m’a parlé d’une cérémonie effectuée par le Suprême, où la sécurité serait bien plus faible que d’habitude… Et que je devais frapper à ce moment là pour protéger la Cité… Il était clair : ce serait notre dernière chance.
– La cérémonie de l’Effigie…
– Tout juste Lexas… J’ai donc suggéré à Naribarad de nous rendre à la Capitale à cette date précise, expliquant que le Suprême serait de bien meilleure humeur que d’habitude, et qu’il serait plus facile de demander son aide concernant notre soucis d’Errants…
– Pourquoi ne pas y être allée sans lui ?
– Parce que je ne pouvais pas partir deux semaines sans soulever des questions…
– Et vous l’avez tué… Seule ? Seule contre tous ces Gardiens… Lexas était passionné par son récit.
– C’est ici que les choses se compliquent. Lorsque je me suis séparée d’Aryna et de Naribarad, je n’avais que très peu de temps. J’ai suivi les renseignements d’Arenkar et tout s’est déroulé à merveille… Cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille… Faible escorte, peu de Gardiens, un vieux débris incapable de se défendre seul…
– Peu de Gardiens ? Auprès du Suprême… C’est étrange…
– Pas étrange, calculé. Une fois ma lame dans son crâne, je me suis retrouvée encerclée par le reste de sa garde… Avec une précision chirurgicale. C’est à ce moment là que j’ai retrouvé mon vieil ami Arenkar, accompagné de ce qui allait devenir le nouveau Suprême…
– Quoi ? Tu veux dire qu’il a trahi Maartkham ?! Aryna sursauta sur sa chaise.
– Question de point vue… Par chance, les hommes étant de fieffés prétentieux, il m’a donné l’occasion de préparer mon échappatoire en m’offrant un long et pompeux discours sur Maartkham, et à quel point Naribarad était un incompétent qui allait mener la ville à sa perte bla bla bla… Pour résumer, le nouveau Suprême l’a mis dans sa poche en lui promettant le trône de Maartkham, tout simplement…
– Pardon mais… Je ne comprends pas. Pourquoi vous faire faire tout ceci ? Si le Suprême a manipulé toute cette histoire, s’il est le commanditaire véritable de l’assassinat, il avait toutes les ressources pour l’exécuter lui-même… Que je sache, il était le bras droit principal de l’ancien…
– Il aurait pu. Mais alors il aurait loupé l’opportunité de rapporter la tête de l’assassin… De l’exposer fièrement et de présenter Maartkham comme ennemi public numéro un de la Capitale, lançant ainsi son invasion. Il aurait loupé l’occasion de devenir le héros, le sauveur… Sans compter le fait que pour venir à bout de tant de Gardiens, il lui fallait un assassin de haut vol… Ce que je suis.
– Et comment as-tu fais pour te tirer de là ?
– Je te l’ai dit, le Suprême lui a demandé de me tuer, il a hésité, moi non. Ma fuite étant planifiée depuis le début, j’ai rapidement quitté les lieux. Mais l’important est que bien qu’officiellement l’assassinnat ait été mis sur la tête d’un des Gardiens mort de ma main, le Suprême voit en moi une menace… Et pas une petite…
– Vous voulez dire que… Il va venir ici ?
– Effectivement. Et nos barrières ne serviront à rien, tant qu’Arenkar sera en vie. Il sait où se trouve Maartkham.
– Alors il faut l’éliminer Mère !
– Que penses-tu que je faisais pendant que tu surveillais Lexas ?
– Me surveiller ? Attendez, attendez…
– Et as-tu réussi à te débarrasser de lui ?
– Malheureseument non, il est intouchable, retranché à l’intérieur de la Citadelle. La sécurité a été renforcée et même avec tous mes talents, je n’ai pas pu l’atteindre. Donc cette option n’est plus envisageable…
– Et pourquoi vous m’avez surveillé ?
– Mais alors que pouvons-nous faire ? Ce n’est qu’une question de jours avant que Le Grand Ordre ne fonde sur Maartkham ! Si le Roi n’est pas au courant, jamais il ne pourra préparer l’Armée et nous défendre contre…
– Le Roi est au courant… Mes éclaireurs l’ont informé qu’un détachement du Grand Ordre fouinait dans le secteur…
– Détachement qui n’existe pas n’est-ce pas ?
– Absolument… Mais au moins, il se prépare, persuadé que le Grand Ordre vient uniquement pour nous annexer, comme il a toujours essayé de faire.
– C’est un jeu dangereux Mère… Nous manipulons trop de gens…
– Et sinon pourquoi vous m’avez surveillé ?
– Lexas ! J’y viens ! Bien. C’est un fait, je me suis faite avoir et par ma faute, Maartkham est en danger, j’en prends l’entière responsabilité. Je vais donc trouver une solution pour nous protéger et ma solution, la voici.

La Haute Concubine désigna Lexas du doigt. Dans un premier temps, Lexas regarda sa tunique, pensant qu’elle désignait une tâche sur celle-ci… Puis il croisa le regard d’Aryna, effarée. 

– Lui ! Ah ! A moins que le Suprême soit sensible à ses charmes, il ne pourra rien faire. Pas devant une telle situation.
– Comment ça ? Lexas s’offusqua.
– Pardon Lexas, mais à part en séduction où je le reconnais, tu es plutôt doué, tu ne sais pas faire grand chose. Et pourtant je t’ai surveillé un moment !
– Attends ! Depuis quand ?
– Deux semaines avant notre rencontre… J’ai épié tes moindres faits et gestes…
– Tu tu… C’était toi ! La voix ! Le… Le… Oh ! Lexas cacha ses parties intimes. Alors tu as… Non… Pas quand j’ai…
– J’ai effectivement assisté à cette scène oui… Aryna leva un sourcil. Je peux donc te le confirmer Mère, il ne pourra rien faire…
– Détrompes-toi ma fille, Lexas est bel et bien celui qui va nous permettre de sauver la Cité. Et tu vas le guider.
– Moi ? Le guider lui ? Lui ? Lexas ! Ah non non non non non je ne crois pas !
– Hey oh oh… Moi j’aimerai bien savoir comment je peux aider surtout parce que… Si je passe outre le fait que vous m’avez bien manipulé depuis le début et que je suis votre pantin…
– Ca te déplait ? Aryna lui lança un regard narquois.
– Quoi ? Non je… Enfin si ! Bref ! Je suis pas un guerrier moi !
– Non, tu es un assassin mon cher…
– Et à qui la faute ?!
– Tu penses encore que mon parfum t’a guidé vers le Grand Prêtre ? Peut-être… Mais ce n’est pas lui qui t’as fait l’assassiner…
– Oui mais si je n’y avais pas été..
– Arrête de te chercher des excuses pour ce que tu as fait, assume-le. Tout comme tu dois assumer tes capacités.
– Je ne le ferai pas ! Je n’ai jamais usé de mes capacités, et ce n’est pas maintenant que je vais le faire.
– Il a raison Mère, je l’ai vu faire. Et de toute façon, il en serait incapable.
– Voilà ! Attends, attends, comment ça j’en serais incapable ?!
– Trop faible.
– Et comment tu sais ça ?
– Je le sais c’est tout.
– Lexas, tu refuses donc de nous aider ? Alors Maartkham t’a accueilli à bras ouverts… Alors que je t’ai sauvé la vie ?
– Je n’ai jamais dit ça. J’ai juste dit que je refusais d’utiliser mes pouvoirs.
– Comme tu le souhaites… Nous n’avons de toute façon pas le temps de tergiverser. Tu es donc d’accord, au moins, pour aller chercher tes concubines n’est-ce pas ?
– Je croyais que je devais les choisir !
– Mais tu le feras. 
– Mère ! Est-ce vraiment le moment pour ça ?
– C’est parfaitement le moment Aryna. Tu pourras en choisir d’autres Lexas, si celles que je t’ai choisies ne te conviennent pas. Mais pour avoir une chance de sauver Maartkham, nous avons besoin d’elles. Fait au moins ça pour moi : va chercher les filles dont j’ai besoin. Dans le même temps, vois si, comme je le pense, elles feront l’affaire pour être tes concubines…
– Oh, et je suppose que comme Aryna, ce ne sont pas des concubines comme les autres…
– Aryna est unique… Mais effectivement, ce sont certainement les meilleures concubines que tu pourras avoir… Tant au niveau affinité, que… Disons… Tu me comprends…
– Et pourrais-je savoir qui tu nous envoie chercher ? Pourquoi elles ne sont pas à la Cité ?
– Parce qu’elles avaient à faire à l’extérieur. Je leur ai confié des missions avant notre départ. Maintenant, où ces missions les ont-elles menées, je ne sais pas. Je donne une mission, elles rentrent quand elles ont fini. Ce qui se passe entre les deux ne me regarde pas, j’ai confiance en mes filles. Seulement, nous avons une urgence…
– Mère… Qui est-ce…
– Il s’agit de Wanli, Tsomy, Helmi et Rikki…
– Tu veux dire que…
– Tu sais très bien ce que je veux dire.
– Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce qu’elle veut dire ?
– Hunnnn… Aryna soupira. J’espère que tu es sure de toi… Et toi Lexas, que tu es vraiment meilleur séducteur que Gardien…
– Je comprends pas…
– Ohhh… Tu comprends rien ! Aryna croisa les bras.
– Arrêtez un peu tous les deux, on dirait des enfants. Le temps presse ! Commencez par Wanli, elle devrait être au village de Balian au nord de la ville. De là, trouvez les autres.
– Et comment est-on censés faire ? Lexas essaya de prendre un ton affirmé.
– En cherchant…
– Bien évidemment… Il se dégonfla immédiatement.
– Vous aurez un Dracarosse à votre disposition. Je dirai à Naribarad que je t’ai demandé de faire visiter les alentours à Lexas afin qu’il puisse découvrir nos traditions… Mais faites vite, si le Grand Ordre a commencé à bouger, il ne lui faudra pas longtemps pour arriver à nos portes.
– Très bien… Aryna serra les poings. Crois-moi que j’ai encore beaucoup de choses à te dire Mère ! Mais je suis consciente que le temps joue contre nous… On rediscutera de ça à notre retour et crois-moi, tu ne vas pas t’en tirer comme ça !
– Comme c’est touchant…
– Viens Lexas, en route.
– Déjà mais… On vient à peine d’arriver ! Je peux pas souffler ?
– Tu souffleras sur la route, allez !

La jeune femme attrapa Lexas par le bras et le traina jusqu’à l’acenseur principal. Juste à côté de leur Dracarosse, de petits bagages étaient posés, attendant d’être chargés. Le Gardien comprit rapidement que tout était déjà acté, et qu’il n’aurait rien pu faire pour contester cette décision. Aryna sauta à l’avant du véhicule tandis que Lexas jeta les bagages à l’arrière avant de s’installer à côté d’elle. Arrivés à la limite de la ville, ils traversèrent la barrière comme si de rien n’était… Ceci intrigua fortement Lexas.

– Tu as l’air contrariée…
– Et comment ! Toute cette histoire est hallucinante ! De plus, c’est bien la première fois que je vois ma Mère avoir peur… Ca ne me dit rien qui vaille…
– Ah parce que tu as pu voir ça toi ?
– Bien-sûr, je la connais par coeur !
– Oh… Lexas souhaita changer de sujet pour détendre l’atmosphère. Dis-moi Aryna, comment ça fonctionne cette barrière ?
– Honnêtement je ne sais pas vraiment… Elle est générée par les Gardiens de la Cité. A l’occasion, tu devrais leur demander.
– Je n’y manquerai pas ! C’est fascinant ! Qu’est-ce qui te fait sourire ?
– Rien… C’est juste que j’aime bien ce côté de toi qui s’émerveille de tout.
– Hum… Il faut dire que je découvre tellement de choses en si peu de temps…
– Je comprends.
– Au fait, qu’est-ce que c’est une Concubine en Chef ? Naribarad a dit qu’elle devait m’épauler dans chaque tâche et qu’elle gérait les concubines pour moi ?
– Ah euh… Oui oui… C’est ça…
– Et comment ça marche concrètement ?
– Hum… Eh bien… Aryna baissa la voix. Mdeuh ijucnejunc ncunc…
– Pardon ?
– Mdeuh ijucnejunc ncunc…
– Quoi ?
– Ahhhh ! Ca veut dire que je suis sous tes ordres… 
– Sous… Sous mes ordres ? Toi !
– Ouais ben n’en profite pas ! C’est juste pour… C’est la tradition mais…
– Et tu es obligée de la respecter…
– Bon. On n’a seulement quelques heures de route alors on devrait…
– A Maartkham la tradition prévaut sur tout… Intéressant…
– Hum… Il faut faire attention aux Errants. Wanli se trouve à…
– Aryna ? 
– Quoi !
– Je veux que tu…
– Ah non hein ! Pas de choses obscènes dès le début !
– Quoi ?! Mais j’allais pas…
– Ohhhhh ! J’ai vite deviné comment tu étais ! J’ai vu ta tronche quand le Roi t’a dit que tu allais avoir tes concubines ! Et t’avais pas la tête d’un homme qui pensait à des trucs droits ! Enfin si y a bien un truc qui était droit ! Mais pas ta tête ! Sale pervers !
– Mais non je…
– Ah ah ahhhhhh ! Je suis ton bras droit ! Et je dois te conseiller ! Alors je te conseille de fermer ta bouche et de…

Plus le Dracarosse s’éloignait, plus l’écho des rires et des paroles des deux jeunes gens s’éteignaient. Ils s’enfonçaient dans les Terres Blanches, sans se douter un instant que les prochains jours allaient décider du sort de la Cité, ni qu’ils allaient vivre la plus intense aventure de leur existence… Le désert laissa place aux prairies, qui les conduisirent vers des montagnes à la végétation luxuriante…

Après plusieurs heures de route, ils arrivèrent dans la petite bourgade de Balian, un petit village de bûcherons situé au pied d’une grande falaise. Terres Blanches obligent, de grandes palissades en bois protégaient les lieux. Après avoir passé un charmant petit pont, ils firent halte devant une grande porte de fortune, construite avec des rondins de bois. Le Gardien leva les yeux, elle faisait bien quatre mètres de haut, une impressionnante construction. Il se doutait qu’avec les capacités physiques des Errants, semblables aux humains, il fallait bien ça pour les empêcher de rentrer. Une voix retentit de derrière la barricade.

– Qui va là ? Ce Dracarosse… Vous venez de la Cité ?
– Voici Lexas, Celestial du Roi Naribarad Ier, et je suis sa concubine en Chef, Syrilla. Nous sommes ici pour retrouver une de nos compagnons, Wanli. Elle a été envoyé ici sous ordre de la Haute Concubine.
– Votre insigne ? Vous l’avez ?
– Bien-sûr, mais elle va être difficile à vous montrer derrière cette porte…

Une petite ouverture de quelques centimètres se dessina dans un rondin de bois de la porte. Un oeil bleu et jauni regarda les deux jeunes gens, à la recherche de l’insigne. Aryna attrapa Lexas par le col et l’approcha, montrant ainsi l’insigne qu’il avait sur le torse, accrochée à sa tunique. Il ne l’avait même pas remarquée ! L’oeil derrière la porte se plissa, puis l’ouverture se referma. Quelques secondes plus tard, un bruit de craquement résonna et la lourde porte s’ouvrit, permettant au Dracarosse d’entrer. L’homme qui se présenta était sale, marqué par la fatigue et bien trop vieux pour son rôle de garde.

– Bonjour, veuillez excuser mon attitude, mais avec ce qui se passe en ce moment… Nous redoutons l’attaque de bandits. Bien, garez votre Dracarosse juste après la porte, à gauche s‘il vous plaît.
– Merci. Et qu’il y reste… N’est-ce pas ?
– Oh Dame Syrilla ! Loin de nous l’idée de nous attirer les foudres de Maartkham, sans compter que nous sommes un village d’honnêtes gens !
– Bien. la femme envoyée par Maartkham, elle est ici ?
– Oh oui Madame, mais je suis à la porte toute la journée, j’ignore où elle est actuellement… D’ailleurs, si vous voulez bien m’excuser, je dois y retourner. Oh ! Bienvenue à Balian. L’homme retourna à la porte.
– Syrilla ? Qu’est-ce que ça veut dire Aryna ?!
– Moins fort veux-tu… Mieux vaut ne jamais donner nos vrais noms… C’est plus prudent.
– Mais tu as donné le mien !
– Oui mais toi c’est différent, t’es pas d’ici !
Ah ?! Sans blague…

Lexas et Aryna avancèrent prudemment et commencèrent à chercher Wanli dans le village. Comme on pouvait s’en douter venant d’un village de bûcheron, quasiment toutes les structures étaient construites à partir de bois et de pierre. Ce qui attira la curiosité de Lexas en revanche, c’était les gros blocs de pierre disposés aléatoirement à travers les rues… La bourgade était répartie sur trois plateaux, formés naturellement par le relief. Le premier, celui où ils se trouvaient, un second un peu plus haut sur une petite colline et au sommet de celle-ci, en amont du village, le troisième, au dessus duquel s’élevait la grande falaise. La première chose qui attira le regard de Lexas fût un atelier de forgeron, où des dizaines d’hommes et de femmes s’attelaient à fabriquer des épées et des flèches. Lexas s’arrêta et sembla choqué.

– Qu’est-ce qui t’arrive Lexas ?
– Dis-donc c’est… Archaïque… Qu’est-ce ?
– Ce sont des forgerons, ils fabriquent toutes sortes de choses. Ils tirent leur savoir faire des vieux livres trouvés ici et là de l’ancienne civilisation.
– De vieux livres ? C’est-à-dire ? 
– Je ne saurais pas te donner de dates précises mais de ce que nous avons à Maartkham, il y a des livres qui datent des années 1700 à 2022, à datation de l’ancienne civilisation bien-sûr…
– Vraiment ?! Fascinant… Si on avait encore l’ancienne datation on serait en quoi… ? 2300 ? Un truc comme ça…
– Je ne sais pas exactement mais oui vers là… Du coup ils s’en servent pour leurs fabrications.
– D’accord mais… Pas d’énergie vitale ? Ni de technologie ? Nous aussi à la Capitale nous tirons la technologie depuis le savoir de l’ancienne civilisation mais…
– Savoir technologique complètement accaparé par le Grand Ordre… Et puis les Gardiens sont rares dans les parages. Sans eux, pas d’énergie vitale. Et sans énergie vitale, impossible de faire fonctionner la technologie, ni du coup, de l’utiliser à d’autres fins. La grande majorité des villes et villages des Terres Blanches vivent modestement.
– Tu veux dire que seules les villes sous le contrôle du Grand Ordre possèdent la technologie ?
– A grande échelle oui. Tu trouveras ici et là dans les Terres quelques machines, mais très peu de gens pour savoir les utiliser. Quant à l’énergie vitale, les Gardiens des Terres ne sont pas du genre à se poser et à servir une ville.
– C’est terrible…
– Pourquoi ça ? Es-tu conscient que la majorité des gens des Terres Blanches sont des gens heureux, qui savent se satisfaire de ce qu’ils ont ? Contrairement à ceux des Grandes Villes qui se complaisent dans le luxe, ne savent plus rien faire et ne cessent de vouloir toujours plus…
– Tu n’as pas tort…

Tout en continuant de marcher, Lexas découvrit le charmant petit village. Les maisons en bois, bien que rustiques, offraient en réalité un confort semblable aux intérieurs des maisons de la Capitale. Le Gardien n’en revenait pas d’à quel point le mode de vie était différent et pourtant si ressemblant. Après avoir passé quelques maisons le long du chemin principal, ils arrivèrent sur la place du village, une place ronde avec en son centre une petite fontaine, où de nombreux étals régalaient les habitants de leurs mets. Il y avait même une auberge, une boutique de vêtements et une herboriste.

– Herboriste ? Qu’est-ce que c’est Ar… Syrilla ?
– Tu ne connais pas ? Ah oui j’oubliais… Vos médecins utilisent la technologie pour vous soigner. Les herboristes sont tout simplement des médecins utilisant des plantes ou des ingrédients naturels afin de guérir les malades.
– Oh… 
– Et là devant toi, tu as l’Auberge du Cerf Unicorne. Nous séjournerons là le temps de trouver Wanli si besoin. Mais j’aimerais autant éviter…
– Et tous ces étals ? Pour le commerce ?
– Quand tu viens de l’extérieur oui, tu payes. Mais entre eux c’est du troc, ils s’échangent des choses ou des services. 
– Tu veux dire que dans le village tout circule librement ?
– Bien-sûr, c’est une communauté. Et ils ne sont pas nombreux, c’est pour cela que c’est possible. À Maartkham même si nous le voulions, il serait difficile de mettre ça en place.
– C’est extraordinaire… Ce village tourne donc avec minimalisme et entraide…
– Et ba… Ca a l’air d’être chouette la vie à la Capitale…
– En réalité ce système existe aussi à la Capitale… Si je suis si enthousiaste, c’est que cela me rappelle le quartier de mon enfance. Dans les bas quartiers de la Citadelle, c’est l’entraide qui prime sur le reste. Cependant, c’est chaque quartier pour sa pomme…
– Hum… Je ne savais pas… Ici, entre villages, tout dépend de comment les dirigeants s’entendent. Mais avec les attaques des Errants et du Grand Ordre, on ne peut pas dire que le commerce soit florissant… Viens, allons sur le plateau supérieur.

Ils empruntèrent des escaliers afin de monter de quelques mètres, vers le quartier résidentiel. En son centre, un immense temple dédié à Ashima se dressait fièrement, orné de lierre et de plantes toutes plus belles les unes que les autres. Devant lui, sculptée dans une magnifique pierre blanche, une statue d’Ashima, la déesse protectrice, dévoilait ses plus belles formes. Lexas fut subjugué par la beauté du temple. Aryna s’approcha de lui et le fixa.

– Vous n’avez pas de temples non plus à la Capitale ?
– Si si, mais pas aussi majestueux.
– Effectivement, c’est du beau travail… Lexas… Tes yeux… 
– Mes yeux ?
– Je vois bien que tu mattes la poitrine de la statue d’Ashima…
– Pas du tout !
– Oh vraiment ? Tu vas me dire que c’est mal ?
– C’est une déesse ! On ne doit pas !
– Oh vraiment ? Et si je fais ça ?

Aryna s’approcha lentement de la statue et s’appuya contre celle-ci. Lexas arbora un visage outré. Pour s’amuser, Aryna tenta de le provoquer.

– Alors comme ça, tu es croyant ? 
– Pas vraiment mais je respecte ça ! Aryna, veux-tu bien arrêter ! C’est un outrage !
– Un outrage ? De s’appuyer sur une statue ? Oh non, moi je pense plutôt que ça, c’est un outrage…

Aryna, d’un air coquin, donna une fessée à la statue. Lexas mit les mains devant la bouche.

– Vilaine déesse ! Je t’ai outrée à te toucher les fesses ?
– Aryna c’est… ! N’as tu donc aucun respect ?!
– Pour une simple statue ? Pas vraiment… C’est une statue !
– Mais tu… Tu !
– Puis-je vous aider jeunes gens ? Je vois que vous avez honoré la déesse…

Un voix de vieillard retentit derrière eux. Arborant un large sourire, les yeux fermés, l’homme portait une grande toge délavée, une petite corde en guise de ceinture. Il était pieds nus et ses cheveux et sa barbe étaient longs et grisonnants.

– Oh pardonnez-nous, nous ne faisons que… Pardon… Lexas blanchit.
– Ah ah ah ah il faut que jeunesse se fasse… Ahhhh… En mon temps aussi nous nous amusions à caresser la statue. Que de souvenirs, nous étions de sacrés chenapans ! Oh je ne vais pas vous mentir, avant de me consacrer à la vie monastique, j’avais moi aussi mon esprit rebelle et vif ! Ah ah ah ah. Dites-moi, êtes-vous en pèlerinage ?
– Euh… En quelque sorte… Lexas regarda le vieil homme et s’aperçut qu’il était complètement aveugle. Pardon mais… Comment avez-vous fait pour…
– Pour voir ce que vous faisiez ? Ahhhh jeune homme, il y a bien des manières de voir les choses…
– Vraiment ?
– Bien entendu… Ah ah ah ! Vous avez compris ? Bien entendu ? Ah ah ah… Hunnn… Je vous ai entendus venir et j’ai ensuite entendu la bonne fessée que votre Concubine a mise à notre Déesse. Aryna devient pâle à son tour et regretta son geste. Vous devez être le fameux Célestial de Maartkham je me trompe ?
– Effectivement.
– Ah bien bien.
– Nous recherchons un femme, elle s’appelle Wanli. Elle est venue au village pour résoudre un problème de…
– Ahhhh… Celle venue pour nous aider à lever la malédiction de Shayon ? Oh… Pauvre fille… J’ai bien peur qu’elle ne puisse rien faire si ce n’est mourir honorablement…
– La malédiction de Shayon ?
– Je sens dans votre voix la surprise jeune homme, j’en déduis que vous ne connaissez pas Shayon ?
– Si, si, mais je ne vois pas en quoi..
– Ahhhh, laissez-moi vous raconter cette histoire ! Par Ashima quel bonheur, il y a bien longtemps que je n’ai pas pu la raconter ! Il y a de cela bien longtemps, régnaient sur ces terres les humains de l’ancienne civilisation. Une civilisation puissante, mais gouvernée par l’égoïsme, la peur et la méchanceté. Cependant, il y avait parmi eux des personnes d’une grande pureté, des personnes qui dédiaient leurs vies aux autres, qui tentaient de les guider. L’une de ces personnes se nommait Alpatia Ashima, c’était une érudite qui cherchait à comprendre le sens de la vie et de la Mort. Elle fût la toute première humaine de l’histoire à découvrir le Voile, cette infime barrière qui sépare notre monde, le monde des Vivants, du monde des Morts, que nous appelons aussi le Monde des Anciens. Elle dédia une grande partie de sa vie à essayer de percer ses mystères, en espérant comprendre ce que jamais les humains n’avaient pu comprendre : ce qu’il y a après la Mort. Vers la fin de sa vie, le docteur Ashima exposa ses théories et ses recherches au Monde entier, qui ria d’elle et la ridiculisa aux yeux de tous. Malgré tout, elle poursuivra ses recherches tout en venant en aide aux nécessiteux. Pourtant, elle mourrut seule, abandonnée de tous… Peu de temps après sa Mort, la Déchirure, le cataclysme qui faillit anéantir l’humanité, eut lieu. Jalouses, les âmes les plus tourmentées du Monde des Anciens tentèrent de percer le voile dans le but d’envahir le monde des vivants, et de se venger de tous les tourments qu’il engendrait. A la tête des hordes d’âmes errantes, se trouvait le démon Shayon, puissante entité remplie de haine, qui ne souhaitait qu’une seule chose : anéantir le monde des Vivants. Alors que tout espoir semblait perdu, une femme apparut dans la lumière divine. Ses ailes jaunes éclatantes illuminèrent le Monde et de sa puissance, elle repoussa Shayon et ses hordes pour les renvoyer directement dans le monde des Anciens. Cette femme, cette déesse, n’était autre qu’Ashima. Elle était revenue du royaume des Morts afin de sauver les Humains, laissant de côté toute la rancoeur qu’elle pouvait avoir. La Déchirure a presque éradiqué l’humanité certes, elle a apporté le Ta’Rian et d’autres choses horribles, mais remerçions la Déesse pour sa clémence et pour son altruisme, remercions la de nous avoir sauvé de l’extinction. Mais avant d’être vaincue, Shayon promit quelque chose à la Déesse : il lui promit qu’il reviendrait, plus fort que jamais, et que jamais elle ne pourrait l’arrêter. C’est alors qu’Ashima s’approcha d’un homme, un simple mortel, et lui confia ces mots : “Lorsque l’équilibre sera de nouveau rompu, lorsque la flamme de l’humanité vacillera et que la lumière disparaîtra, le Phoenix renaîtra de ses cendres et viendra sauver les Hommes de leur destin funeste”. Ashima disparut alors dans un tourbillon de flammes et le monde que nous connaissons aujourd’hui était né…
– La prophétie du Phoenix…
– Oh… Vous la connaissez jeune fille ?
– Qui ne connaît pas cette prophétie… Une élue sortie de nulle part qui empêchera Shayon et le monde des Morts d’éradiquer l’humanité… Tu parles… Juste un conte qu’on raconte aux gamines pour les amadouer… 
– Hoooo…. Je sens dans votre voix comme une rancoeur… Est-ce là ce que vous avez vécu ?
– Qu’est-ce que ça peut vous faire…
– Ne désespérez pas, le Phoenix renaîtra vous pouvez en être certaine. Ashima nous protège et c’est elle qui insufflera sa lumière à l’élue. Peut-être est-ce vous. Peut-être qu’Ashima vous à conduit ici…
– Moi ? Non merci, très peu pour moi… Sauver l’humanité de sa propre bêtise… Pfff… Aryna s’éloigna et fit mine de contempler la statue.
– Je euh… Pardonnez-la elle ne semble pas vraiment à l’aise avec tout ceci je…
– Oh je peux le comprendre, bien des jeunes femmes sont déçues de ne pas être l’élue vous savez.
– Oui… Enfin bref, merci pour ce récit euh… Moine…
– Rongalia.
– Moine Rongalia… Vous dites que Wanli, notre amie envoyée ici, tente de lever une malédiction ?
– Bien-sûr. Nous sommes maudits, quelle autre explication ? Les Errants s’acharnent sur notre village depuis la dernière pleine lune. Nous n’avons même pas le temps de pleurer nos Morts, nous devons nous battre sans relâche. Je vous le dis, Shayon est de retour… Et les êtres malveillants de nos terres le sentent, ils le cherchent !
– Oui d’accord… Mais pourquoi Balian ?
– Ils sont là pour nous punir de nos péchés ! Le Moine leva les bras au ciel.
– Euh… Ok… Lexas regarda le Moine d’un air dubitatif. Dans ce cas mieux vaut lui apporter notre aide… Savez-vous où elle se trouve en ce moment ? 
– Au plus haut point du village, près du Château… Enfin nous appelons ça un château mais hi hi hi hi…
– Je vois… Merci infiniment Rongalia, nous ferons tout pour vous aider.
– Merci à vous étrangers, puisse Ashima veillez sur vous. Malgré la fessée… Hi hi hi…
– Oh oui pardon encore pour ça.
– Ahhhh… Je suis sur que cela a beaucoup fait rire la déesse. Votre Concubine a bon fond, je le sens.
– Certainement. A bientôt.

Lexas salua le Moine de la main, avant de se rappeler que ceci ne servait certainement à rien. Il retrouva Aryna un peu plus loin, visiblement irritée par le conte de Rongalia. Lexas évita soigneusement de revenir dessus, et préféra lui annoncer une bonne nouvelle.

– Bien, Wanli semble être en haut du village, près de ce qu’ils appellent leur château… Et si c’est bien ce que je vois là-bas effectivement… Ce n’est pas vraiment un château de luxe…
– Bien, ne perdons pas plus de temps.

Les deux voyageurs montèrent vers le plus haut plateau du village et aperçurent un large bâtiment en bois sculpté, où chaque élément était minutieusement décoré. Même si cette structure ne ressemblait pas à un château classique, on se doutait facilement qu’elle était bien plus importante que les autres, vu le soin apporté à sa construction. Autour de la demeure, de grands jardins entièrement cultivés appelaient à la détente. Aryna jeta un coup d’oeil rapide à ces derniers et s’aperçut que chaque recoin était optimisé pour y faire pousser des plantes comestibles ou curatives. Ils avaient ici un véritable garde manger protégé. Le château, ils s’étaient décidés à l’appeler de cette manière pour faire simple, était gardé par deux hommes en armure de bois… C’était une maigre protection, mais toujours plus efficace qu’un simple bout de tissus. Lexas s’approcha de l’un d’eux, remarque une fine sculpture serpenter le long de l’armure et le salua.

– Bonjour à vous.
– Bonjour étranger.
– Dites-nous. Nous cherchons une jeune femme qui vient de Maartkham, tout comme nous. Elle a été envoyé pour vous aider, elle se nomme Wanli.
– Oh elle… Par la malepeste ! Même quand nous sommes dispensés de la voir elle nous poursuit !
– Chut ! Elle pourrait t’entendre Brar ! Étrangers, vous voyez les deux grands cerisiers sur votre droite ? Passez entre et continuez tout droit en longeant la falaise. Vous tomberez sur le camp d’entraînement, elle est là-bas, comme tous les jours depuis qu’elle est ici…
– Elle torture certainement nos camarades, une fois de plus…
– Elle torture ?
– Ohhhh… Wanli… Aryna mit une main sur son front.
– Qu’est-ce qu’il y a Syrilla ?
– Viens, dépêchons-nous… Merci mes braves pour ces renseignements.

Aryna et Lexas suivirent les cerisiers et s’avancèrent vers une large clairière entourée par des dizaines d’autres. Les fleurs de cerisier d’un rose éclatant virevoltaient à travers la clairière, donnant un air de paradis au lieu. Pourtant, lorsqu’ils s’y avancèrent, il ressemblait bien plus à l’enfer… Une dizaine d’hommes étaient allongés dans l’herbe, en sueur, certains en sang, tandis qu’au milieu de la clairière, caressée par les pétales, une femme armée d’une superbe hallebarde rouge et argentée se tenait immobile, dos à eux. Elle semblait méditer. Le Gardien sembla surpris.

– Attends… C’est elle ?
– Quoi tu n’es pas content ? On est venu la chercher je te rappelle.
– Si si c’est pas ça mais…
– Elle n’est pas à ton goût ? 
– Non ! Aryna. Je trouve juste que c’est pas un peu trop facile… Je veux dire… Je m’attendais à un jeu de piste, de recherche, des aventures…
– Oh Lexas… On est pas dans un livre ! Elle a été envoyé ici, elle est ici point… Allez viens…

Ils se dirigèrent au centre de la grande clairière. Sans crier gare, Aryna sortit un couteau de sa tunique et le lança sans hésitation sur Wanli, dos à eux ! Lexas eut à peine le temps de penser à bouger la main pour l’en empêcher que la lame était déjà partie à toute vitesse. Dans un mouvement éclair, Wanli détourna celle-ci de sa lance. Tout en faisant danser sa longue arme autour d’elle, elle se retourna vers eux et la cala dans son dos, avec une maîtrise parfaite. Elle regarda d’un regard noir les deux compères avant d’écarquiller les yeux et de se mettre à genoux. Lexas, encore une fois, fut surpris.

– Euh… Pourquoi se met-elle à genoux devant nous ?
– Parce que tu es son Célestial voyons.
– Mais elle ne le sait pas…
– Mais si, mais si. Wanli, comment vas-tu ?
– Je… Je vais bien. Je m’excuse, je n’ai pas encore résolu le problème. Mais je fais tout mon possible pour que…
– Ne t’en fais pas, nous sommes là pour autre chose. Wanli, voici Lexas. Ton Célestial.
– Mon… Wanli fut surprise.
– Comme tu le sais déjà. Et je suis ta Concubine en Chef.
– Oh… Bien. Je suis à vos ordres Monsieur ! Et… Mademoiselle…
– Euh… Enchanté Wanli mais euh… S’il te plaît, appelle-moi Lexas.
– Bien à vos ordres Lexas.
– Oui c’est euh… C’est déjà ça.
– Wanli, oublie ce que tu as à faire ici, la Haute Concubine nous envoie te chercher pour une mission bien plus importante. Maartkham est en danger, nous devons faire vite.
– Maartkham ? En Danger ?
– Oui allez viens, nous t’expliquerons en route, pas de temps à perdre.
– Je regrette je ne peux pas.
– Pardon ? Aryna fut extrêmement surprise par cette réponse négative.
– Sauf votre respect, Balian aussi est en danger. Je ne peux pas partir avant de les avoir aidés.
– Mais Maartkham a besoin de…
– Les vies des gens de Maartkham valent-elles plus que celles d’ici Concubine en Chef ?
– Je euh… Non je…
– Bien bien les filles, calmez-vous… On doit pouvoir trouver un arrangement non ? Wanli, est-ce que tu peux nous dire ce que tu fais ici pour commencer ?
– La Haute Concubine à répondu à l’appel à l’aide du chef du village. Voilà bien des jours que des hordes d’Errants attaquent le village sans relâche.
– Attends, ce que dit le Moine est donc vrai ? Ils attaquent vraiment le village ? Ils ne sont pas censés ne pas réfléchir ces machins là ? s’étonna Lexas.
– Si, et c’est bien là tout le problème Monsieur. Ce n’est qu’une théorie mais je pense que quelque chose les contrôle et les guide vers le village… Mon objectif est de former les villageois à se défendre afin de pouvoir trouver la source du problème. 
– Pardon mais… La Haute Concubine envoie une concubine faire ce travail ? C’est pas plutôt le travail de l’armée ?
– Wanli vaut cent hommes Lexas… Tu ne trouveras pas meilleure guerrière qu’elle dans les Terres Blanches tu sais… 
– C’est trop d’honneur Madame ! Wanli se mit à genoux. Mais malheureusement les gens d’ici sont incapables d’apprendre à se défendre… Ils sont faibles et il m’est difficile de les discipliner. Ils ne font que se plaindre et gémir…
– Ah vraiment… Lexas regarda les hommes au sol, complètement exténués.
– Et tu as une idée de ce qui pourrait être la source de ces attaques ? Ca sera peut-être plus rapide…
– J’ai bien une théorie mais… Wanli réfléchit un long instant avant de parler. Mademoiselle, Lexas. Je pense qu’un Démon contrôle ces Errants.

Les mots de Wanli firent l’effet d’une bombe sur les deux compagnons. Ils se regardèrent d’un air grave et Lexas prit la parole.

– Un… Un démon ? Attendez, attendez, c’est un mythe ça non ? Ca existe pas vraiment !
– Je vous avais prévenus que nous étions maudits par Shayon… Rongalia sortit de derrière les buissons.
– Vous nous espionnez Moine ? Aryna était sur la défensive.
– Par Ashima non, je me promenais et je vous ai entendus parler du Démon. Mais détrompez-vous, ce n’est pas un mythe, ils sont bien réels noble étranger.
– Réels mais extrêmement rares, poursuivit Aryna.
– Pourquoi ça ? Lexas s’intéressa beaucoup à la chose.
– Ahhhh une autre histoire ! Savez-vous Celestial comment naissent les démons ?
– De ce que j’en sais, un démon se forme à partir d’une âme qui n’a pu traverser le voile. Celle-ci, de plus en plus rongée par le sentiment qui la retient, gagne en puissance et se transforme en démon.
– C’est la première étape oui. Sous sa forme d’âme seule, un démon ne peut pas faire grand mal, si ce n’est jouer des tours et effrayer les gens. En revanche, lorsque l’âme du démon retrouve son corps originel, alors il devient une véritable menace physique… C’est pourquoi nous brûlons les corps voyez-vous.
– Oui mais s’il en possède un autre ? Un autre cadavre ?
– De ce que nous savons, continua Aryna, qui montra qu’elle aussi avait de la culture, cela est impossible. L’âme, tant qu’elle n’a pas traversé, reste liée au corps. 
– Effectivement jeune femme. Mais ne disons pas que cela est impossible, juste que nous n’avons jamais rien vu de tel. Les temps que nous vivons sont troublés et remplis de surprises…

Lexas prit quelques secondes pour réfléchir. Selon lui, si démon il y avait, et s’il contrôlait vraiment les Errants, alors pourquoi ne pas s’attaquer à lui plutôt que d’essayer de former les habitants du bourg ? Il avait tout de même du mal à y croire…

– Pardon Wanli mais… Si tu penses que la source du problème vient du Démon, pourquoi ne pas t’en être occupée ?
– C’est compliqué Monsieur. Tout d’abord, si je pars m’occuper du Démon, le village est laissé sans protection, il y aurait trop de morts… En outre, aller chasser le Démon seule relève du suicide, surtout lorqu’on sait qu’ils ne sortent que la nuit.
– Du suicide ? Et pourquoi ils ne sortent que la nuit ? Ils craignent la lumière ?
– Pas du tout, mais contrairement aux Errants, un démon est intelligent, du moins autant qu’il l’était de son vivant. Ils savent pertinemment que de nuit, il est plus difficile de les repérer et donc de les chasser.
– Mais ça reste des humains non ? Enfin façon de parler… Lexas se rattrapa devant les yeux outrés de son audience. Je veux dire, ça a beau être une âme plus puissante, le corps physique reste le même non ? Donc il ne voit pas la nuit et n’est pas très puissant.
– Détrompez-vous Celestial. Les Démons sont par nature puissants. La force des émotions se transmet à leur force physique. De plus, l’âme étant altérée, elle donne au Démon des capacités qui peuvent ressembler à celle d’un Gardien. Bien souvent la plupart d’entre elles ne lui servent à rien, mais quand celles-ci lui donnent une grande force similaire à la capacité de transfert, cela devient problématique…
– Ca explique les blocs de pierre dispersés à travers le village… Effectivement… Je trouvais ça étrange aussi… Lexas prit un air d’érudit.
– Voilà pourquoi je ne peux y aller seule, pour le combattre j’ai besoin d’aide. Je ne peux me battre et m’éclairer en même temps.
– Allume donc un grand feu ! Aryna commençait à s’agacer.
– Mais cela mettrait en danger le village et la végétation aux alentours !
– Calmez-vous les filles. Très bien… Puisque nous sommes là, autant t’aider. Si nous t’aidons à combattre le Démon cette nuit, demain tu te joindras à nous Wanli ?
– Bien-sûr, c’est mon devoir !
– Aryna, si nous partons demain matin, est-ce que cela te convient ?
– Je suppose, oui… Après tout autant aider le bourg tant que nous sommes là…
– Et bien voilà, c’est parfait ! Faisons ça ! Reste à faire les équipes…
– C’est simple. Aryna s’avança. Je m’occupe de défendre le village pendant que toi, tu vas avec Wanli chasser le Démon.
– Quoi ! Moi au Démon ? Mais c’est…
– Tu préfères rester ici et combattre les Errants ?
– Non je…
– Donc ?
– Oui, oui d’accord… Lexas baissa les yeux. J’accompagnerai Wanli dans ce cas.
– N’ayez crainte, vous êtes mon Célestial, je vous protègerai de ma vie.
– Ah ah… Merci Wanli…

Lexas se gratta l’arrière de la tête. Une fois encore, il se sentait blessé dans son ego… Il avait toujours pensé qu’il était le genre de personne qui protège, pas qui est protégée, et ces derniers jours, il ne comptait plus le nombre de fois où cela avait été l’inverse. Il se sentait impuissant, dépendant, et il détestait cette sensation. Mais il fallait se rendre à l’évidence, Aryna et Wanli étaient tout simplement bien plus fortes et entraînées que lui, il ne pouvait pas rivaliser. Il décida de prendre sur lui et accepta le rôle de porte torche. De son côté, le Moine ne disait rien, il observait.

Wanli annonça aux hommes qu’elle entraînait qu’il n’était plus nécessaire de venir, le problème serait réglé dans la nuit. Le regard des hommes était partagé entre la colère intense et le soulagement. Le groupe quitta la clairière et se dirigea vers l’auberge du Cerf Unicorne, où le Moine les quitta. Lexas fut subjugué par les lieux. Le plafond semblait être réalisé à partir de la cale d’un vieux navire à l’envers. Un peu partout pendaient d’immenses chandeliers et Lexas se demanda deux choses : comment est-ce que cet endroit n’avait jamais prit feu et surtout, comment diable les gens d’ici avaient la patience d’aller changer les bougies régulièrement là-haut ? Au centre de la pièce, un immense foyer crépitait, réchauffant de sa chaleur et de sa lumière le grand hall où étaient disposées tables et chaises. Sur la gauche, un grand bar interdisait l’accès à une réserve incroyable de nourriture et de boissons. Lexas suivit Wanli et Aryna, qui choisirent une table proche du feu. L’auberge était plutôt vide à cette heure-ci, les habitants étant encore au labeur. Comme il leur restait quelques heures avant la tombée de la nuit, Lexas, en bon Célestial décida d’en apprendre d’avantage sur Wanli. Il la regarda tout d’abord des pieds à la tête. Elle était plus petite qu’Aryna, avait de superbes yeux bridés couleur ambre et possédait un corps incroyablement athlétique et fin. Ses courts cheveux noirs et raides étaient négligemment coiffés. Wanli ne semblait pas vraiment se soucier de son apparence. Mais outre son physique, c’est surtout sa personnalité qui l’intéressait. 

– Alors Wanli dis-moi, nous avons un peu de temps. J’aimerai savoir, quelle est ton histoire ? Comment es-tu devenue concubine ?
– Oh, eh bien… Je suis flattée que vous me demandiez Lexas…
– Ouais… Moi il m’a rien demandé tiens… Le type asiatique c’est plus ton genre ?
– Quoi mais ! Mais pas du tout ! Et je t’ai demandé je te signale ! En réponse, j’ai obtenu : “Trop de curiosité pourrait te coûter les bourses!” Alors merci bien !
– Ah oui… C’est possible effectivement… Aryna rigola dans sa barbe.
– Alors bon… Pardon Wanli, donc ?
– C’est une histoire assez simple je… J’ai grandi dans un petit village à l’est de Maartkham, dans une famille heureuse et banale. Lorsque j’avais 6 ans, le Roi Naribarad est venu en visite accompagnée de la Haute Concubine et de… Wanli regarda Aryna. Et de son escorte. En vérité, le village avait un problème avec des Errants, encore une fois. Une horde était à nos portes. Alors que nous pensions que l’Armée allait entrer en jeu, c’est en réalité la Haute Concubine qui s’est elle-même occupée de l’affaire, avec une poignée de concubines du Roi. Lorsque je l’ai vu combattre, avec une telle maîtrise, une telle grâce, tel un aigle qui dominait les cieux, j’ai de suite su que je voulais suivre ses traces. J’ai donc couru vers la Haute Concubine et je l’ai implorée de m’apprendre, je lui ai dit que je voulais être comme elle ! Elle m’a alors regardé dans les yeux et m’a dit : “Tu ne pourras jamais être comme moi petite, je suis unique, mais tu peux être meilleure. Si tu veux vraiment marcher dans mes traces, alors le moment venu, ton chemin te mènera à l’Académie des Concubines de Maartkham”. A partir de cet instant je me suis entraînée jour et nuit jusqu’à être en âge de rejoindre l’Académie.
– Il y a un âge minimum ?
– 16 ans. Je ne vous cache pas ma déception au moment où j’ai découvert qu’une concubine n’était pas vraiment une guerrière… La formation standard n’est pas des plus… Comment dire… Disons qu’elle ne me convenait pas. Par chance, j’ai rapidement attiré l’attention de la Haute Concubine qui a vu en moi bien plus qu’une simple concubine. Elle m’a prise sous son aile et m’a formée pour faire de moi ce que je suis aujourd’hui, et c’est un immense honneur.
– Ce que tu es ?
– Disons… Une arme au service de Maartkham.
– Oh d’accord, bien-sûr oui, c’est logique quand on sait que… Oui oui…
– Bien-sûr j’ai aussi une formation avancée en tant que Concubine Lexas ! Je suis également très compétente dans cette fonction, ne vous inquiétez pas ! Après tout il s’agit de ma couverture.
– Je ne m’inquiète pas rassure-toi. D’ailleurs, je ne sais toujours pas vraiment ce qu’est une concubine à vrai dire… Et encore moins une Concubine en Chef… Lexas jeta un regard en coin à Aryna.
– Ah ah. Très drôle. Pour l’instant, dis-toi que tes concubines sont en charge de te protéger les fesses ! Bon, récapitulons si vous le voulez bien. A la nuit tombée, Lexas, tu vas avec Wanli chasser ce Démon. De mon côté, je demande aux habitants de se barricader et je repousse les Errants afin d’éviter un maximum de dégâts.
– D’accord mais… A t’on la moindre idée d’où peut-être le Démon ? Si tant est qu’il existe… ?
– Excellente question. Wanli croisa les bras. Je pense, après recherches, que le Démon connaît le bourg. Les Errants passent par des entrées dérobées, se jettent de la falaise pour tomber dans le foin et amortir le choc… En résumé, le Démon sait où les envoyer. Mais pour superviser l’attaque, il a besoin d’une vue globale sur les lieux. Je pense donc qu’il se terre en haut de la falaise. Elles regorgent de grottes, il y est facile de s’y cacher.
– Attendez les filles, il y a un truc qui me chiffonne depuis tout à l’heure. On sait que les Errants sont des humains privés de leurs âmes… Cela veut donc dire qu’ils ont la capacité de réflexion d’un légume, nous sommes d’accord ? Les filles approuvèrent de la tête. Bien… Comment se fait-il alors que le Démon puisse les contrôler ? S’ils ne réfléchissent pas, ils ne comprennent rien si ? C’est incohérent !
– Eh bien beaucoup d’érudits étudient la question. Aryna perdit le regard dans la lueur du feu. Hélas, devant la rareté et la puissance des Démons, tu te doutes que c’est une tâche complexe. Pour l’heure, nous savons qu’un Démon est issu d’une âme corrompue, entend par là qu’elle ne peut traverser le voile, retenue prisonnière du Monde des vivants par un sentiment puissant : haine, jalousie, amour… Peu importe. Ce sentiment s’amplifie avec le temps, donne de la puissance à l’âme et lorsqu’elle est assez puissante, elle retrouve son corps et s’en empare de nouveau. Nous savons aussi qu’avec le temps et l’exposition au Ta’Rian, cette âme corrompue développe des capacités. La théorie la plus avancée par les érudits est la Division d’âme. Le Démon, doté d’une âme puissante et d’une grande réserve d’énergie vitale, arrive à contrôler les Errants en insufflant en eux une partie de sa propre âme. Résultat, ils font partie de lui, il les contrôle comme une partie de lui. Lorsqu’un Errant meurt, la partie de l’âme retourne au Démon, qui la re-divise etc…
– Quoi mais… C’est terrible ! Il peut monter son armée ?
– Pas tout à fait. Le problème c’est que lorsqu’il divise trop son âme, il sombre lui aussi dans la folie, exactement comme un Errant… Si le Démon est trop stupide pour gérer ça, on se retrouve avec un Démon Errant… Et là, ça devient problématique… Parce qu’autant un Démon qui réfléchit, on peut prévoir ses actions, autant un Démon complètement fou… Sa dangerosité est décuplée.
– Fort heureusement ici, il semble que ce soit un Démon intelligent. Les Errants sont nombreux, mais le nombre est constant. Il sait donc gérer sa division d’âme…
– Doucement doucement… J’avoue que ça fait beaucoup de choses à digérer d’un coup… Bon… On sait combien d’Errants un Démon peut contrôler ?
– Encore une fois Monsieur Lexas, cela dépend de l’âme et de son hôte. De quelques unités à des centaines selon les récits…
– Mais attend ! Et si plusieurs Démons se rassemblent et forment une Armée ?
– Calme-toi, ne vas pas nous faire un malaise… Cette situation est peu probable, tout simplement car les Démons sont rares et puis surtout, rien ne nous dit qu’ils ne s’entretuent pas…
– Oui, après nous tombons dans les Mythes et les Légendes Lexas. Comme par exemple la Légende des Sept Armées.
– La Légende des Sept Armées ?
– C’est une légende parmi d’autres, qui raconte que sept Démons vont se réunir pour aider Shayon à traverser le voile une nouvelle fois et provoquer une seconde Déchirure, mais que le Phoenix arrivera bla bla bla…
– D’accord mais une fois le Démon tué ? Qu’est-ce qu’on fait ? On est sûrs que les attaques cesseront ? Qu’il sera incapable de revenir ?
– Malheureusement, nous ne pourrons détruire que sa forme physique, pas son âme… 
– Pourquoi ça ?
– Et bien pour l’accompagnement, c’est-à-dire pour forcer son âme à traverser le voile, nous aurions besoin d’un Gardien ayant la capacité requise… Ils sont très rares… Et à notre connaissance, c’est la seule façon d’envoyer une âme corrompue de l’autre côté… Autant dire que nous pourrons sauver le village, mais pas l’âme… Une fois le corps brûlé, elle continuera d’errer…
– Oh ok… Bien… Je crois que j’en sais assez pour le moment… Profitons du temps qu’il nous reste pour nous reposer, la nuit va être longue… Dites-moi… Cette boisson là, vous savez si c’est bon… Ca me tente bien…

Lorsqu’ils sortirent à la nuit tombée, Lexas eut un pincement au coeur. Aucune lune, aucun éclairage dans la ville, tout était plongé dans le noir total. Il n’avait que sa petite torche. Sans un mot, le groupe se sépara et Aryna regarda ses deux compères s’éloigner par la petite route à l’est du village, menant au sommet de la falaise. Puis, elle chercha du regard le point le plus haut du village : il s’agissait certainement du sommet du Temple d’Ashima, situé au centre. Parfait, elle aurait une vue d’ensemble. Elle fit craquer ses doigts et son cou, prit une longue et profonde inspiration, fixa son objectif du regard et sous la puissance de son appui, fit valser les gravillons. Telle une panthère, Aryna fonça sur l’un des murs du temple, fit quelques pas dessus et attrapa l’une des poutres du toit, à plus de quatre mètres de haut. Grâce à son élan, elle fit une pirouette et continua sa course le long du toit. En deux temps trois mouvements, elle se retrouva au sommet du bâtiment. Elle regarda le ciel comme pour le provoquer, puis posa un genoux au sol. Sans un bruit, elle sortit ses deux lames de leurs fourreaux. Ses yeux se mirent à briller… La prédatrice était fin prête à en découdre… Sa silhouette se noyait dans le noir intense de la nuit, Aryna allait enfin pouvoir faire ce pour quoi elle vivait, et elle en était heureuse.

De son côté, Lexas crachait ses poumons et respirait comme un buffle à l’agonie. La forte pente menant au sommet eut raison de son endurance. Wanli quant à elle était fraîche comme la rosée du matin, et Lexas savait que s’il n’avait pas été son Celestial, il y a longtemps qu’elle l’aurait traité de tous les noms ou laissé sur place… Mais elle attendait patiemment qu’il avance. Il avait encore un peu de fierté et ne souhaitait pas demander à Wanli de le porter, même s’il en mourrait d’envie… Il en avait marre de se faire porter… Finalement, après de longues minutes en enfer, ils arrivèrent au sommet. Lexas s’effondra dans un cri et regarda le bourg. Il ne distinguait que de pâles lueurs à travers certains volets mal ouvragés, mais le noir régnait toujours, surtout lorsque Wanli éteignit la torche. Lexas soupira et révisa le plan qu’il avait déjà répété dix fois au cours de la montée. Cela avait été une bonne excuse pour lui : il était lent car il réfléchissait beaucoup… Mais il se doutait que le subterfuge n’avait absolument pas marché… Wanli était à ses côtés, debout, sa hallebarde à la main.

– Bon, une dernière fois, je récapitule le plan Wanli. Je me positionne là-bas, près du grand arbre rouge, avec la torche éteinte tandis que tu seras en face, là-bas, près du ruisseau, cachée dans l’ombre. Lorsque les Errants se pointent, on ne fait rien, on laisse Aryna gérer la situation. Tu penses qu’au bout de quelques minutes, le Démon va se montrer afin de mieux guider ses troupes. De là, j’allume la torche et attire son attention afin que tu puisses arriver par derrière et le tuer.
– Affirmatif. Dans l’hypothèse où il possède des pouvoirs de transfert et donc une force incroyable, nous ne pourrons l’emporter que grâce à la surprise. Je devrais cependant attendre qu’il soit suffisamment éclairé par la torche, nous n’aurons qu’un essai.
– Je ferai mon possible. J’espère que tout ira bien pour Aryna ! Comment va-t-elle faire pour voir les Errants de son côté ? Elle n’aura pas de lumière, rien ! Je m’inquiète pour elle…
– Vous… Vous inquiétez pour… Votre concubine ?
– Bien-sûr ! Je ne veux pas qu’il lui arrive malheur ! Lexas vit Wanli rigoler timidement. Quoi, qu’est-ce qui te fait rire ?
– Rien Monsieur, rien. Je suis heureuse de voir que vous vous inquiétez. Mais Aryna s’en sortira parfaitement croyez-moi, je la connais. C’est plutôt pour vous que vous devriez vous inquiéter.
– Oh moi ? Non, non, j’ai confiance en toi ! Je sais qu’il ne m’arrivera rien.
– Monsieur ! Wanli s’agenouilla devant lui.
– Ahh euh oui… Ecoute tu n’es pas obligé de t’agenouiller à chaque fois d’accord c’est…
– Mais vous me faites honneur ! C’est le protocole.
– Oui oui mais je… Hum… Peut-être qu’un merci ou un “c’est trop d’honneur” suffiront qu’en dis-tu ?
– Oh… Si vous le souhaitez, je m’y efforcerais. Je ne veux pas vous…
– Non c’est pas ça c’est que…
– Chut…
– Qu’y a t’il ?
– Ecoutez… Attentivement…

Lexas retint son souffle et n’osa plus bouger. Il tendit l’oreille et entendit des bruits de pas, de plus en plus proches, et de plus en plus nombreux. Tapis dans l’ombre, une dizaine d’Errants approchaient de leur position. Wanli attrapa Lexas, se jeta au sol et l’allongea contre elle dans un buisson. Elle lui mit la main à la bouche, comme pour étouffer les cris qui pourraient surgir. Lexas ne voyait pas grand chose, mais Wanli était suffisamment proche de lui pour qu’il puisse sentir son souffle dans son cou et sentir le parfum de ses cheveux. Rapidement, cette exquise senteur se transforma en une odeur pestilentielle. Ils sentaient les Errants à des mètres, comme s’ils nageaient dans leurs excréments et la chair en putréfaction de leurs victimes… Lexas eu l’envie de vomir mais Wanli l’empêchait de bouger, il allait devoir faire avec… Il entendait leurs pas traînants, et il aurait juré les entendre chuchoter entre eux, comme s’ils avaient retrouvé l’usage de la parole… Dans ce noir total, certains trébuchèrent et se ramassèrent lourdement au sol, ce qui donna presque l’envie à Lexas de rigoler. Les secondes qui passèrent paraissaient être des heures et enfin, la petite horde s’éloigna d’eux. Wanli leva lentement son étreinte, et aida Lexas à se relever.

– Veuillez m’excuser, j’ai agi sans votre accord, mais la situation était urgente.
– Non, non, tu as bien fait. Et puis, ce n’était pas si désagréable… Ton doux parfum m’a aidé à tenir le coup et… Je ne pensais pas qu’avec un tel maniement des armes tu pouvais avoir la peau si douce…
– Euh… Pardon Monsieur mais… Bien que je sois flattée ce n’est franchement pas le moment…
– Pardon ! Excuse-moi Wanli, c’est que quand je suis nerveux je ne peux pas m’empêcher de remarquer les détails positifs, et très souvent ils sont en rapport avec les femmes alors…
– Je comprends… Bien, nous devons nous mettre en position avant qu’une autre horde ne passe ! Si vous avez le moindre souci, courrez aussi vite que possible vers moi, je vous protégerai !
– Très bien ! Fais la même chose de ton côté.
– Oh euh… Oui, oui bien-sûr ! Bien-sûr ! Allons-y.

Lexas ne sut comment réagir devant ce manque de confiance évident de Wanli en ses capacités… Mais au final, il se dit qu’il réagirait exactement de la même manière à sa place… Il préféra lever les épaules et partit rejoindre sa position. 

Le Gardien se positionna sous l’arbre mais perdit tout repère… La nuit était bien trop profonde. Malgré un ciel étoilé magnifique, la lune n’était toujours pas au rendez-vous… Une nouvelle horde approcha… Il ne la vit pas, mais la sentit… L’odeur de décomposition se faisait de plus en plus forte. Ils approchaient. Ils étaient plus nombreux cette fois-ci. Lexas tenta tant bien que mal de distinguer quelque chose dans la pénombre, en essayant de faire le moins de bruit possible mais il ne distinguait vaguement que des silhouettes bouger entre sa position et celle de Wanli. Soudain, un puissant jet de lumière émana de la ville, suivi d’un terrible grondement. La foudre, ici ? Mais il n’y a aucun nuage, aucune pluie ! Que se passe-t-il ? Lexas fut étonné mais cet éclair lui permit de voir une chose : une silhouette bien plus imposante que les autres. De sa chair émanait une légère lueur bleuâtre… Parfois, celle-ci mettait en évidence ses veines ! Etait-ce le démon ? Il sursauta lorsqu’une voix graveleuse résonna.

– Rhaaaa ! D’autres sont arrivés… Il est temps de raser ce maudit village !

Le Démon ! Il était là ! Il se parlait à lui-même ! Lexas se releva d’un bond, et alluma sa torche ! Pas un moment à perdre, c’était le moment ! D’un mouvement sec, il fit craquer deux pierres entre elles et alluma la torche du premier coup, avec un air triomphant ! La lueur de celle-ci illumina les lieux, et Lexas put apercevoir le démon ! Il lâcha un petit cri de dégoût. Il comprit pourquoi sa voix était aussi tremblante… Cela était sûrement dû au fait que la moitié de son corps était déjà dans un état de décomposition avancé… Ses cordes vocales ne devaient plus être très fraîches… L’homme était à moitié nu, portait un reste de vêtements en lambeaux, et Lexas pouvait même apercevoir les larves qui le rongeaient toujours… Il avait déjà entendu parler des Démons mais il ne s’attendait pas à ça ! L’énergie vitale de son âme remplaçait les morceaux manquants de son corps, ce qui lui permettait de retrouver pleinement sa force physique, même s’il lui manquait la moitié de ses muscles et autres matières organiques… Un mélange de chair en putréfaction et de lueur bleue féérique… Le mélange était très étrange… Après un temps, Lexas se rendit compte de son erreur… Dans la panique, il n’avait même pas pensé à attendre que la horde s’éloigne du Démon… Le voilà seul devant un Démon entouré d’une dizaine d’Errants… Torche en l’air, main tremblante, il chercha une solution en urgence. La première idée qui lui vint fût celle d’éteindre sa torche ! Il l’éteignit puis courut à toute vitesse se cacher ailleurs, en priant pour se rappeler du chemin qu’il venait d’apercevoir. Les Errants ne bougèrent pas, mais le Démon hurla ! 

– Humain insignifiant ! Où penses-tu te cacher !

Sans un mot, comme s’ils ne faisaient qu’un, les Errants partirent en trombe et sautèrent dans le vide depuis la falaise, pour retomber plus bas dans de larges botte de paille, suffisamment épaisses pour amortir le choc. Aryna les remarqua presque immédiatement, elle vit les silhouettes tomber du ciel. Elle pesta contre Wanli et les villageois. Pourquoi diable n’avaient-ils pas enlevé ces maudites bottes de paille si à chaque fois ils sautaient dedans ! C’était offrir à l’ennemi des ouvertures ! Elle râla et s’aperçut que les deux hordes arrivaient en même temps pour encercler le village. Le timing était parfait ! La situation était claire, le Démon savait ce qu’il faisait ! Elle ferma les yeux, prit une profonde inspiration et sauta dans le vide. Elle atterrit au sol en soulevant un léger nuage de poussière et se rua vers l’ennemi. Virevoltant dans les airs, Aryna découpait ses ennemis à mesure qu’ils s’approchaient d’elle. La panthère était en action. Cependant, elle remarquait que peu importe le nombre d’Errants qu’elle vainquait, il en venait d’autres. Le démon savait gérer ses possessions ! Aryna hurla et accéléra ses coups de lames. Seulement elle le savait, elle ne tiendrait pas éternellement…

Lexas alluma une nouvelle fois sa torche et la serra de toute ses forces. Ses jambes tremblaient, mais il ne voulait pas flancher encore une fois. Il avait changé de vie ! Fini la couardise ! Il ne cessait de se répéter qu’en face de lui, c’était un humain… Un simple humain avec des capacités, comme lui… Mais en mieux… Non ! Comme lui.

– Insignifiant ? Tu me juges trop vite mon grand ! Tu… Tu devrais trembler !
– Peu importe qui ils envoient, je vous tuerai tous ! Je vous ferai payer !
– Ah… Tu veux dire que tu veux détruire le village ? Ca je m’en serais pas douté tiens…

Lexas tenta un trait d’humour, mais cela ne fonctionna pas. Le Démon attrapa un immense rocher à côté de lui et le lança sur le gardien, qui l’esquiva sans difficulté tellement la visée était mauvaise. Mais il apparut évident que la force de ce démon était colossale, malgré la moitié des bras manquant… Lexas regarda par dessus l’épaule de celui-ci et remarqua Wanli arriver à petit pas, en toute discrétion. Vu la force de l’engin, il valait effectivement mieux frapper par surprise. Aussi douée soit-elle, rivaliser avec un Démon de cette trempe n’était pas un bon plan. Lexas décida de jouer la carte de la discussion pour laisser une marge de manoeuvre suffisante à sa concubine.

– Oh bravo… Tu lances des cailloux ! Bravo !
– Si tu es si courageux, pourquoi recules-tu ?
– Moi je recule ? Oh ça ça m’étonnerait !
– Viens ici !
– Dis donc je dois avouer que tu n’es plus… Très frais… Tu vois le jeu de mot ? Plus très frais ? Putréfié… Oui bon…
– Assez !

Surprenant le Gardien, le Démon se lança dans une pointe de vitesse et le prit de court. Lexas fut incapable de suivre le rythme après sa courte mais épuisante randonnée. Impuissant, il fut projeté de force au bord de la falaise par le Démon, qui démontra une puissance incroyable. Malgré cela, Wanli avait suivi la course discrètement et n’était plus qu’à quelques mètres du Démon, mais celui-ci acculait dangereusement Lexas près du vide et avançait bien trop vite à son goût. Elle décida de prendre de l’élan et se jeta sur son ennemi, jusqu’à ce qu’une voix de vieillard se fit entendre.

– Non ! Juros ! Juros par les Dieux ! Est-ce toi ?! Oh Ashima pardonnez-moi… 

Le Démon tourna la tête, ce qui lui fit remarquer la présence de Wanli et lui permit de la frapper en plein vol, comme une vulgaire mouche. La Concubine vola dans les airs et s’écrasa au sol dans un grand fracas.

– Wanli !!!! Rongalia ? Mais qu’est-ce que ! Comment êtes-vous arrivé ici ?! Il est pas aveugle celui-là ! Dégagez de là le Moine !!!!!
– Oh Juros ! Par Ashima oh… Qu’ai-je fait… Qu’ai-je fait…

Fou de rage, le Démon se lança sur le Moine, mais Wanli revint à la charge à coup de hallebarde. Tant pis pour l’effet de surprise, elle allait devoir jouer de ses talents. Elle prit de vitesse le cadavre et arriva à lui planter sa lance en plein dans les côtes. Malheureusement, cela ne fit que flancher très légèrement le Démon. Il saisit le manche de l’arme, la tira vers lui et tenta d’attraper la femme. Elle esquiva de justesse mais à peine avait-elle eu le temps de reprendre ses appuis qu’elle se prit un énorme coup de poing dans le plexus, qui de nouveau, la vit voler en arrière. Le Démon enchaîna et attrapa ses jambes avant même qu’elle ne touche le sol afin de la jeter violemment contre un énorme bloc rocheux non loin. Wanli cracha du sang et le Démon l’agrippa de nouveau pour la fracasser violemment contre le sol. On aurait dit que la Concubine n’était qu’un simple tapis que le Démon nettoyait. Il attrapa l’un des couteaux de la guerrières. Il était plus que doué pour un cadavre en décomposition… Il la fit de nouveau voler dans les airs, et dirigea le poignard en plein dans le coeur de la guerrière, dans le but de la planter au sol avec. La lame s’approcha de la jeune femme, qui ne pût qu’être spectatrice de la scène, incapable de bouger. Soudain, le Démon fût projeté en arrière. Wanli aperçut les cheveux blonds de Lexas quelques secondes, avant de terminer sa chute et d’hurler de douleur, le sang coulant de sa bouche. Le Démon fit quelques roulades en arrière suite au choc, tandis que Lexas recula de nouveau. L’entité reprit ses marques et fonça sur celui-ci. 

– Juros ! Je suis là ! Je peux te guider, je peux t’aider !
– Rongalia mais dégagez de là ! Vous nous gênez ! Dégagez !!!!
– Non ! C’est Juros ! Oh Juros, viens vers moi, viens vers Ashima mon enfant !

Le Moine détourna une nouvelle fois l’attention du Démon qui le reprit pour cible. Poignard toujours en main, il se jeta sur lui et transperça la chair de sa lame, faisant une nouvelle fois danser le sang. Mais ce n’était pas la chair de Rongalia non, c’était une chair bien plus jeune. Une nouvelle fois, le Gardien s’était interposé et avait prit le coup à la place du Moine. Une profonde entaille gisait désormais sur son épaule gauche. L’élan et la puissance du coup firent basculer les deux hommes qui perdirent l’équilibre et vascillèrent au bord de la falaise. Le Moine dans un sanglot, trébucha sur un caillou et tomba dans le vide. Par réflexe, il s’accrocha à Lexas et l’entraîna dans sa chute. Wanli, toujours sonnée, ne puis qu’assister à la scène. Dans un cri de colère et de désespoir, elle retrouva un second souffle et empoigna son arme. Elle démarra sa course en trombe et se rua vers le démon qui eut à peine le temps de se retourner avant qu’elle ne soit à sa hauteur. Sa hallebarde lui servit de perche, ses pieds décollèrent du sol et avec l’élan, la jeune femme se retrouva perchée dans les cieux au dessus du Démon. D’un mouvement gracieux, elle ramena son arme contre son corps, tourna dans les airs et devint elle-même l’arme qui scinda le crâne du Démon en deux. Elle profita de ce nouvel appui pour se propulser au bord de la falaise, plongea vers celui-ci et tendit sa lance à Lexas. Elle ne pouvait rien faire de plus… Lexas était trois mètres plus bas, la hallebarde était trop courte. Elle cria à Lexas de l’attraper, mais elle savait que c’était impossible.

– Lexas ! Lexas ! Attrapez ma hallebarde ! Wanli serrait si fort la lame que son sang se répandait sur celle-ci.
– Ahhh… Ahhh… Wanli arrête ! Ca ne sert à rien…
– J’arrive Monsieur ! Mon corps prendra le choc à votre place !
– Non ! 
– Mais Monsieur je…
– Je refuse que tu meures pour moi Wanli ! Je suis ton Célestial je… Ahhhhhhhh…
– Lexas ! Lexas !!!!!

D’une main, le Gardien s’accrochait à la vie, tandis que de l’autre, il tentait de sauver celle du Moine. Sous le poids de leurs corps, la chair de son épaule se déchirait de plus en plus violemment, lui faisant pousser des hurlement de douleur. Pour ne rien arranger, les flashs se succédaient dans sa tête, des flashs qu’il aurait préféré ne jamais voir.

Il tenta de se concentrer sur sa douleur pour détourner son attention, mais elle devint trop intense. Il trouva la force de plonger son regard dans celui de Wanli, avant de lâcher prise. Il vit le visage de la jeune femme, terrifiée, qui lui tendait la main, en larmes. Il ressentit presque de la joie de voir qu’elle pleurait pour lui, alors qu’elle ne le connaissait que depuis quelques heures. “Je ne dois pas être si terrible”, pensa-t-il. Dans sa chute, il regarda sa propre main, tendue vers le ciel, tandis que sa concubine s’éloignait de plus en plus. Finalement, il conclut qu’il ne pouvait échapper à la Mort, il avait été stupide d’y croire. Il ferma les yeux, et vit les derniers flashs du Moine…

– Ahhhh… On aurait dû s’en douter… Ne t’en veux pas Wanli… Tout est de ma faute… Je suis un lâche… Et un imbécile… Dire que je meurs pour cet homme…

A peine eut-il le temps de finir que le noir et la délivrance prirent place. Le Gardien avait enfin touché le sol… Tout devint silencieux, tout devint paisible. Il ne ressentait même plus la douleur… Pour la première fois de sa vie, Lexas avait enfin eu le courage de sauver quelqu’un au péril de sa vie. Il en était heureux…

Voilà pour le ce nouveau chapitre. J’espère vraiment qu’il vous a plu et que vous prendrez plaisir à suivre la suite des aventures de Lexas, qui vont gagner en puissance… Si vous souhaitez voir la suite d’ici quelques jours, n’oubliez pas de me rejoindre sur Instagram

Merci infiniment d’avoir pris le temps de lire ce texte qui nous a demandé beaucoup de travail et à très bientôt pour la suite !

EL01 - Lettre Grand Pretre
Précédent Lettre du Grand Prêtre Itano
Suivant Barnabas de Jaskyer 01
Barnabas de Jaskyer - Entrée 01

Leave a comment

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Le clic droit est désactivé, merci de respecter mon travail. N'hésitez pas à me contacter si besoin.